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Et revoilà un article, un vrai, avec des couilles et tout. Pas un article tout con avec une vidéo de Dailymotion. Un vrai, quoi. A l'instar des "trip report" d'un certain punk ocaphile, je m'en vais ce soir vous narrer un "waiting-for-a-trip report". Scène en gare d'Annecy (Haute-Savoie), mais ici, nullement question de gothiques (cf 2 articles en arrière). Replaçons la scène. Magnéto, Serge.
16h30, je sors victorieux d'un énième partiel. Gestion Sociale, ce coup-ci. Assez humblement, je lance en sortant de la salle d'examen à qui veut l'entendre, c'est à dire pas grand monde : "bof, trop nul, faut vraiment être le Roi des Cons pour rater cette épreuve". L'assurance, c'est quelque chose que j'ai acquis progressivement, disons, ces 4 dernières années. Passé de la pénurie au surstock. J'en ai en rab, mais au lieu de pourrir, elle se mue en prétention et en nonchalance. Omettant la psychanalyse de bar à putes, je sais pas si, au final, j'ai raison sur ce coup-là. Mais dans le pire des cas, le titre de noblesse précité ne me dérangerait pas plus que ça.
Je rejoins la gare, du coup. Ayant une bonne heure à tuer avant le passage de mon TER préféré, je décide alors de m'enfiler quelques bières dans quelconque troquet local. Je choisis, sans doute par feignantise caractérisée, celui adjacent à la gare Annécienne. L'Alize, qu'il s'appelle. Je traverse la route sans regarder à gauche et à droite comme il est d'usage. Je force une 307 à freiner, et son conducteur à m'adresser un signe amical de la main, ou plus exactement du medium.
Pour la 8476ème fois, je tente de pousser la porte à battants, au lieu de la tirer. Pour la 8476ème fois, je la tire benoîtement, avant de rentrer et d'adresser un signe de la tête au patron-serveur du bar. Il m'a à la bonne, depuis qu'il y a quelques semaines, je l'ai écouté se plaindre pendant vingt bonnes minutes de la démission d'une serveuse en pleine période de vacances scolaires. J'avais hoché la tête négligement durant le temps du monologue, préoccupé par une question métaphysique, ou par le déshabillage mental de la fille qui venait d'entrer dans le bar à ce moment là, je sais plus. Lui s'était rendu compte de rien, le fait est qu'il était plutôt content d'avoir pu se confier à une oreille attentive comme moi.
Je m'installe au comptoir - depuis que j'ai découvert que les consommations y sont moins chères qu'assis à une table. Il s'approche pour prendre ma commande. J'ai vu à son oeil qu'il allait pas tarder à me raconter sa vie de merde. Puis finalement, non. Mauvaise langue que je suis. Je savoure mon demi-pêche, tranquillement. Quand soudain, j'entends une voix sortie tout droit du cinéma des années 40. Un allemand, facile 65 ans. Il aurait pu en avoir dix de plus, ou de moins, c'est pas ce qui aurait changé la face du monde. "Wo ist mein Kaffee ?", qu'il gueulait. Le patron-serveur, qui semblait maîtriser l'allemand aussi bien que la fierté de pas emmerder les autres avec ses problèmes, est monté d'un coup. Il a viré au rouge. "T'as fini de gueuler, oui ? Si tu continues, je te fous dehors". L'allemand a continué, en ricanant, et jouant connement avec son porte-clés-lampe, à éclairer la gueule du serveur. Il a aussi chuchoté quelques douceurs à son attention, sans doute pour prendre des nouvelles de sa famille. Puis il a sorti de sa poche un paquet de Dunhill. Il se tourne vers moi, et me mime l'utilisation d'un briquet. Je lui tends le mien en lui indiquant de sortir pour fumer sa douille, rapport au durcissement de la Loi Evin. Je dois à la vérité absolue dire qu'au départ, j'ai acheté ce briquet uniquement pour le prêter, au cas où une jolie fille me le réclamerait.
Quelques minutes plus tard, je quitte le bar, sous le regard froid du serveur, qui devait me repprocher de lui avoir passé mon briquet. Merde, l'allemand était tout de même sorti du bar grâce à moi ! Pour la 8476ème fois, je tente de tirer la porte à battants, au lieu de la pousser. Pour la 8476ème fois, je la pousse benoîtement, avant de sortir. L'allemand était là. Il me tend mon briquet, ainsi qu'une Dunhill. Il commence à déblatérer des trucs, je l'écoute attentivement, plaçant un "ya" de temps en temps. A aucun moment, j'ai osé lui dire que je ne comprenais pas un traître mot de ce qu'il baragouinait. Lui aussi était bien parti pour m'emmerder avec sa vie, mais au moins j'avais l'avantage de ne rien comprendre. De temps en temps, il resortait son petit porte-clés-lampe et éclairait un truc. De temps en temps aussi, quand la forme générée par le faisceau semblait lui convenir, il disait "electric". Sinon, il disait "nein". A un moment, il éclaire une vis sur un pilone. Le faisceau ressemble à une bite. Je lui dit "Ahhh ! Das electrique !". Du coup, il a rangé son truc, mais il a continué d'éructer dans la langue de Tokio Hotel. Assez vite, ça m'a gonflé, je lui ai tant bien que mal demandé s'il parlait une autre langue, D'autant qu'il me restait vingt minutes à attendre le bus, autant se marrer. "Ich speak French, Italian and English. And Ukrainian". Le voilà qui se met à parler italien, avec l'accent allemand. Tout compte fait, je préferais la VO non sous-titrée. Il parle de "mafia", d'"electric", de "polizei internazional", tout en montrant les TER ainsi qu'une cabine téléphonique. Je lui ai dit en italien que j'étais tout d'accord. Il semblait comprendre l'italien encore moins qu'il savait le parler.
Puis j'entends mon train entrer en gare. Des étoiles plein les yeux après cette rencontre pour le moins enrichissante, Je lui lance "Bye !", et je fonce dans un des wagons du suppositoire bleu, sur lequel était inscrit "TER Rhône-Alpes" ainsi que "Nique ta mère", à la bombe aérosol. Le train démarre alors, et met fin à une histoire sans égal.
